Lettre à Guy Ropartz, février 1889

Mercredi soir

Cher ami, (j’avais mis Monsieur, gaga! gaga!)

Tonnerre de Dieu! oui, mon cher, tonnerre de Dieu! Je suis dans la même impasse que vous, je suis comme un fiacre dans la rue Richelieu; est-ce que je lâche pour cela? Comment, vous trouvez un superbe sujet, le développement scénique et musical du Sonnet d’Armor, avec un cadre plus grand, la mer, et vous vous arrêtez parce que vous n’êtes pas satisfait d’une malheureuse scène, et vous mettez dans vos paysages bretons un morceau qui n’était pas un paysage breton. Ropartz, cher ami, où puiserions-nous notre orgueil d’artiste, si nous n’avions qu’à prendre la plume et à noircir du papier. Palissons, vomissons, maigrissons, crevons, mais ne reculons jamais devant l’obstacle. Le jour où nous reculons, nous sommes foutus. Une seule lâcheté appelle mille autres lâchetés, nous ne faisons plus que ce qui nous paraît facile à faire, c’est à dire des ordures, et alors nous roulons sur les degrés d’une immense échelle dont les barreaux sont le public, enchanté de flatter celui qu’il comprend si bien et de le porter et de le soutenir jusqu’à ce qu’il tombe dans le monument qui soutient l’échelle : l’Institut, la boîte où les talents sont brevetés. Tonnerre de Dieu! Flanquez votre histoire mélancolique dans les cartons, mais ne la lâchez pas!

Le ton de votre lettre m’indique que vous n’allez plus moisir bien longtemps chez les barbares d’outre-baltique. Tant mieux, il y a si longtemps que je n’ai pas eu avec vous une de ces petites entrevues où on se dit autre chose que des inutilités. (…)

Je fais de la fugue, de la fugue et encore de la fugue; mes développements sont bêtes, mes contre-sujets foireux, mes contrepoints maladifs. Bref je suis dans un spleen à découper au couteau, comme les brouillards londoniens. Mais je m’obstine, et quand quelque chose ne va pas, je le recommence plutôt dix fois. Je claquerai ou je vaincrai, à moins que je n’aie rien dans les intestins, ce qui est encore possible. Doute de soi-même. Effroyable. A vous.

A. Magnard