Livret de Bérénice (Acte III, scène 3, extrait)

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Marguerite Merentié dans le rôle de Bérénice, d’A. Magnard

TITUS: Si tu m’aimes toujours ne quitte pas ces rivages ! Si tu ne veux de mon pouvoir, demeure ma maîtresse, ma seule joie au monde ! Sois encore mon espoir, ma beauté, mon refuge !

BERENICE: Titus ! Hélas ! Pourquoi, pourquoi si tard ? L’irréparable est consommé… Pendant les cinq années que je fus ta maîtresse, nulle ombre n’a terni notre bonheur. Nous nous aimions avec la confiance qui seule fait vivre l’amour. Maintenant le doute est entré dans nos âmes. Je craindrais à toute heure de perdre ta tendresse. Tu me reprocherais, sans oser me le dire, de n’être plus l’amante d’autrefois.

TITUS: Alors, je veux vivre mon rêve ! Ordonne le départ et fuyons sur les mers ! Entre le ciel et l’onde oublions le passé ! Que ce navire emporté par les vents, aborde en des terres lointaines, où nous puissions renaître à notre amour.

BERENICE: Ah ! le beau rêve ! oublier nos angoisses. Revivre à la douceur d’un amour immortel. Ainsi, jadis, la reine Cléopâtre arracha son amant aux périls du combat ! César ! Le voudrais-tu ? César ! Ne pense pas que j’aie l’âme assez vile pour t’aimer plus que ton bonheur !

TITUS: Jamais je ne t’ai vue si belle et jamais ta beauté n’eut plus d’empire sur mes sens. Crois-tu donc résister à mon désir vainqueur ? Je t’aime. Bérénice, je veux te posséder encor !

Il veut étreindre Bérénice.

BERENICE: Arrière ! Barbare, qui m’infliges le plus dur des tourments, me refuser à toi!
Notre dernière étreinte était une fête sacrée, où j’avais convié la Nature et les Dieux. Dans les jardins de la villa romaine, remplis de doux silences et d’ombres parfumée, je t’attendais, frémissante, exaltée…
Je me serais donnée avec le désespoir de l’amante sachant que l’amour va finir, et peut-être Vénus m’aurait-elle exaucée. J’emporterais en Orient le tendre fruit de nos caresses. Ah ! cher enfant, que je l’aurais aimé ! Nulle autre que moi-même n’aurait pris soin de sa faiblesse. Je l’aurais nourri de mon sein… J’en aurais fait un être de noblesse, vaillant, fort et bon comme toi… Mais… me donner… ici… Non… je ne veux… Pardonne-moi… L’heure est venue, il faut nous séparer.

TITUS: Quelle mélancolie est entrée dans mon âme! Une lassitude infinie m’enveloppe, m’étreint. Je ne crois plus à l’avenir. Mon règne sera court.
Jusqu’à la dernière heure me suivra le remords de t’avoir délaissée…

BERENICE: Chasse ces pensers funèbres! Prends sur moi, s’il le faut, l’exemple du courage! Ma vie est terminée et la tienne commence. Accepte le destin! (…)

Préface de Bérénice (extraits)

Je veux tout d’abord rassurer les admirateurs de Racine. J’aime trop sa Bérénice pour ne pas l’avoir respectée.

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois
Et crois toujours la voir pour la première fois.

Quel musicien serait assez téméraire pour ajouter des notes à ces alexandrins, d’un charme si profond, d’une fluidité parfaite que, seuls avec le divin maître, ont hérités des Muses Virgile et Lamartine ?

Les chefs-d’oeuvre de la littérature n’ont rien à craindre de mes violons et de mes flûtes. Je laisse à des compositeurs illustres le tort d’avoir été moins scrupuleux que moi à leur égard.

(…)

Ma partition est écrite dans le style wagnérien. Dépourvu du génie nécessaire pour créer une nouvelle forme lyrique, j’ai choisi parmi les styles existants celui qui convenait le mieux à mes goûts tout classiques et à ma culture musicale toute traditionnelle. J’ai seulement cherché à me rapprocher le plus possible de la musique pure. J’ai réduit le récitatif à peu de chose et j’ai donné à la déclamation un tour mélodique souvent accentué. L’ouverture est de coupe symphonique, le duo qui termine le premier acte de forme concertante. J’ai employé la fugue dans la méditation de Titus, la douce harmonie du canon à l’octave dans toutes les effusions d’amour. Enfin, je ne me dissimule pas que le rythme qui accompagne le retour de Titus au troisième acte a un peu trop l’allure d’un finale de sonate. Il est possible que ma conception de la musique dramatique soit fausse. Je m’en excuse d’avance auprès de nos esthètes les plus autorisés.

On reprochera à mon oeuvre d’être dénuée d’action et de mouvement. Racine a répondu de lui-même à cette critique (…). Ses arguments n’ont rien perdu de leur valeur. Au XXème siècle, comme au dix-septième, une relation théâtrale simple, dénuée d’incidents, reste légitime. J’ai pensé avoir le droit d’écrire une pièce où l’intrigue se réduit à un débat de conscience, comme je crois avoir celui d’admirer Timon d’Athènes autant que Macbeth, Tristan et Iseult autant que Les Maîtres chanteurs.

(…)

Quoi qu’il en soit, je fonde plus d’espoir sur Bérénice que sur Titus; j’ai plus de confiance en mes lectrices qu’en mes lecteurs.

C’est que, ayant dit adieu à la jeunesse, je comprends mieux chaque jour combien la femme est meilleure que l’homme. Nous ne lui donnons que les éléments de la vie. Elle les transforme dans son corps d’abeille; elle les transfigure dans son âme de fée. Accoutumée, dès l’adolescence, à l’inquiétude et à la douleur, elle est plus accessible que nous à la pitié; son indulgence est moins théorique, sa générosité plus active. Aux heures mauvaises de la vie commune, à l’instant aigu des âpres querelles, la femme garde parfois un peu plus de la vaillance de Bérénice; l’homme s’abaisse toujours à la lâcheté de Titus.

(…)

Fût-il empereur, fût-il dieu, quand un homme connaît les délices de l’amour partagé, gardons-nous de le plaindre s’il détruit son bonheur. Il a mérité le châtiment suprême.

(Baron), Manoir des Fontaines, avril 1909

Préface de Bérénice (intégralité)

Je veux tout d’abord rassurer les admirateurs de Racine. J’aime trop sa Bérénice pour ne pas l’avoir respectée.

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois
Et crois toujours la voir pour la première fois.

Quel musicien serait assez téméraire pour ajouter des notes à ces alexandrins, d’un charme si profond, d’une fluidité parfaite que, seuls avec le divin maître, ont hérités des Muses Virgile et Lamartine ?

Les chefs-d’œuvre de la littérature n’ont rien à craindre de mes violons et de mes flûtes. Je laisse à des compositeurs illustres le tort d’avoir été moins scrupuleux que moi à leur égard.

Ce n’est pas à Racine, d’ailleurs, que je dois l’idée première de mon œuvre, mais à un amateur d’art, esprit curieux, passionné, dont l’enthousiasme batailleurs semble défier l’injure du temps. Pourquoi ne pas le nommer ? Tous les musiciens le connaissent. C’est de Paul Poujaud qu’il s’agit.

Un jour qu’au sortir de quelque concert je lui parlais de la difficulté de trouver de bons sujets lyriques :

– Mais, me dit-il, les meilleurs sujets, ce sont les plus connus. Tenez, il y a une figure de femme qui vous conviendrait à merveille.
– ?
– Bérénice.

Le soir même, cette reine charmante s’emparait de mon esprit.

De retour au foyer, j’empoignai le tome II de mon Larousse. Ah ! l’odieux dictionnaire, plein d’outrecuidance, bourré d’erreurs, empoisonné d’une esthétique d’épicier et d’un rationalisme de pharmacien. Je ne suis pourtant qu’un ingrat d’en médire car j’y trouvai un renseignement précieux. J’appris qu’il avait existé une autre Bérénice, non moins célèbre que la reine de Judée, une Bérénice égyptienne qui, pour hâter l’heureux retour de son mari parti en guerre, coupa sa chevelure et l’offrit à Vénus Aphrodite. Attribuer ce sacrifice à l’amante de Titus fut l’affaire d’un instant. Je tenais le dénouement de ma tragédie avant de l’avoir commencé.

Je consultai Duruy. J’y lus que Bérénice avait quatorze ans de plus que Titus, soit cinquante-deux ans quand il devint empereur. L’image d’une vieille dame du musée de Lille, peinte par Goya, vint aussitôt s’offrir à mes yeux. Je chassai sans crainte cette allégorie de la vérité historique, vérité très relative et dont un artiste ne doit jamais s’embarrasser. Abandonnons pareil souci à ces savants en us qui, après toute une vie de recherches laborieuses, découvrent enfin… la tiare de Saïtaphernès. D’un coup d’archet magique, je rajeunis Bérénice de vingt-deux ans. J’en fis une femme belle et ardente, dans la plénitude de la vie amoureuse.

Racine m’avait donné l’exemple. Je le relus avec délices. Quel dut être l’enchantement d’une La Fayette ou d’une Sévigné quand elles entendirent cette troublante tragédie de cour, qui émut, dit-on, jusqu’à l’âme féroce de Condé. Le chef-d’œuvre me sembla, au reste, aussi éloigné que possible de l’art lyrique.

Je passai à la comédie héroïque de Corneille. J’allais m’assoupir quand l’éruption du Vésuve me réveilla. Afin de me remettre, je relus le Cid d’un trait et j’y pris de nobles conseils pour mon dernier acte.

Je remontai aux sources. J’ânonnais quelques fragments de Dion, de Tacite et de Suétone dont l’invitus invitam me frappa. Cette forte expression, que j’aurais voulu trouver dans Tacite, n’a pas d’équivalent en français mais elle peut se traduire en musique. Là était le nœud de l’action. C’est à cette contrainte qu’il fallait la réduire. Je débarrassai mon scénario de tout ce qui ne s’y rapportait pas. Je n’adjoignis à mes deux amants qu’un personnage imaginaire, Lia, nourrice de Bérénice, qui facilitait mon exposition, et un personnage historique, Mucien, rival puis allié de Vespasien, à qui ce dernier dut l’empire. J’en fis un vieux Romain classique qu’il ne fut certainement pas dans la réalité.

Il ne me restait plus qu’à me créer une atmosphère d’harmonie douloureuse et de tendresse sacrifiée. Je m’absorbai dans le quatrième livre de l’Enéide. Arrivé au Saltem si qua mihi je partageai l’enthousiasme de Berlioz pour le roi des poètes et je résolus d’aggraver les raisons qu’ont mes amants de se fuir en frappant Bérénice de stérilité.

J’ai employé dans l’exécution du poème la prose rythmée qui m’a déjà servi dans mes livrets antérieurs. On y trouvera en abondance les mètres de six, huit, dix et douze syllabes. Si je n’ai pas évité les hiatus, j’ai parfois dissimulé les rimes qui se présentaient sous ma plume, non de simple parti pris, mais parce qu’à mon sens elles auraient fait double emploi avec la musique.

Ma partition est écrite dans le style wagnérien. Dépourvu du génie nécessaire pour créer une nouvelle forme lyrique, j’ai choisi parmi les styles existants celui qui convenait le mieux à mes goûts tout classiques et à ma culture musicale toute traditionnelle. J’ai seulement cherché à me rapprocher le plus possible de la musique pure. J’ai réduit le récitatif à peu de chose et j’ai donné à la déclamation un tour mélodique souvent accentué. L’ouverture est de coupe symphonique, le duo qui termine le premier acte de forme concertante. J’ai employé la fugue dans la méditation de Titus, la douce harmonie du canon à l’octave dans toutes les effusions d’amour. Enfin, je ne me dissimule pas que le rythme qui accompagne le retour de Titus au troisième acte a un peu trop l’allure d’un finale de sonate. Il est possible que ma conception de la musique dramatique soit fausse. Je m’en excuse d’avance auprès de nos esthètes les plus autorisés.

On reprochera à mon œuvre d’être dénuée d’action et de mouvement. Racine a répondu de lui-même à cette critique dans la préface de Bérénice :

« Ce n’est pas une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet ; mais ce qui m’en plut davantage, c’est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d’action qui a été si fort du goût des anciens. [ … ]

Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d’invention. Ils ne songent pas qu’au contraire toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d’incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d’abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions. »

Les arguments de Racine n’ont rien perdu de leur valeur. Au vingtième siècle, comme au dix-septième, une relation théâtrale simple, dénuée d’incidents, reste légitime. J’ai pensé avoir le droit d’écrire une pièce où l’intrigue se réduit à un débat de conscience, comme je crois avoir celui d’admirer Timon d’Athènes autant que Macbeth, Tristan et Iseult autant que les Maîtres Chanteurs.

Quel sera le sort de ma nouvelle tragédie ? Est-elle destinée, comme Yolande, à tomber dans l’oubli après deux représentations tumultueuses ? Sera-t-elle condamnée, comme Guercœur, à moisir sur les rayons de ma bibliothèque ? Je ne m’en soucie outre mesure, étant de ces privilégiés qui n’ont pas à gagner leur vie. Quoi qu’il en soit, je fonde plus d’espoir sur Bérénice que sur Titus ; j’ai plus de confiance en mes lectrices qu’en mes lecteurs.

C’est que, ayant dit adieu à la jeunesse, je comprends mieux chaque jour combien la femme est meilleure que l’homme. Nous ne lui donnons que les éléments de la vie. Elle les transforme dans son corps d’abeille ; elle les transfigure dans son âme de fée. Accoutumée, dès l’adolescence, à l’inquiétude et à la douleur, elle est plus accessible que nous à la pitié ; son indulgence est moins théorique, sa générosité plus active. Aux heures mauvaises de la vie commune, à l’instant aigu des âpres querelles, la femme garde parfois un peu plus de la vaillance de Bérénice ; l’homme s’abaisse toujours à la lâcheté de Titus.

Le règne de cet empereur populaire fut de courte durée. Il s’éteignit à quarante ans, épuisé par la fièvre. Comme on le promenait dans ses terres patrimoniales de la Sabine, qu’il avait voulu revoir, il écarta les rideaux de sa litière, contempla toutes choses et s’écria en pleurant : « Hélas ! pourquoi mourir si jeune ? Il n’est cependant, dans toute ma vie, qu’un acte dont j’aie le repentie. »

Les historiens ont appliqué en vain leur imagination au secret de cette énigme. Le seul crime qu’ait pu se reprocher Titus, au moment sacré où toute son existence se déroulait devant lui, c’est l’abandon, sans motif absolu, d’une maîtresse adorable et qui l’aimait.

Fût-il empereur, fût-il dieu, quand un homme connaît les délices de l’amour partagé, gardons-nous de le plaindre s’il détruit son bonheur. Il a mérité le châtiment suprême.

Albéric Magnard.
manoir des fontaines
Avril 1909

Lettre à Emile Cordonnier (1er janvier 1909)

Baron, 1.1.1909

Vieux magistrat,

Tu n’es pas venu nous voir l’an dernier et je me brouillerais définitivement avec toi si je ne pensais avoir besoin de ta haute influence pour détourner le cours naturel de la justice, quand j’aurai commis quelque crime ou simplement quelque outrage public à la pioudeur[1] !

Nous irons vous demander à déjeuner un jeudi, quand nous ne serons plus bloqués par les icebergs. Ne vous plaignez pas du froid, car ici nous n’avons pas trop chaud et nous allons nous trouver une fois de plus sans domestique.

Depuis un an, nous vivions tant bien que mal, avec le secours d’un jardinier âgé et incapable et de sa femme, qui venait laver la cuisine et la vaisselle.

Le matin de Noël, emporté par ma nature conciliante, j’ai traité le vieux de chameau. Cette épithète lui a paru incompatible avec la température que nous subissons en ce moment. Il m’a donné son mois avec dignité. Je l’ai traité alors de dromadaire et cette seconde épithète, qu’il n’a peut-être pas bien comprise, lui a paru plus acceptable que la première.

La question des larbins est insoluble à la campagne. Notre existence en est empoisonnée.

Comment va votre charmante femme et qu’advient-il des quatre fils Aymond[2] ?

Le nôtre est toujours en Angleterre. Le directeur de l’école est assez content de lui et je le fais préparer à entrer l’an prochain, dans une école d’élevage car le gaillard prétend s’intéresser à la reproduction des poules et des canards. Cela vaut toujours mieux que d’aller au café.

A bientôt, vieil ami. Mes respects à Madame Cordonnier et nos vœux les plus affectueux pour l’année nouvelle.

A. Magnard

[1] Plaisanterie faisant allusion à l’incident avec le domestique Bellemère, quatre ans auparavant, et à la salvatrice intervention de Cordonnier pour tirer d’embarras le musicien.

[2] Manière plaisante de désigner les quatre fils du magistrat É. Cordonnier.

Lettre à Marcel Labey (31 mai 1906)

 [Baron,] 31.5.1906

Mon cher Labey,

Turlututu ! En continuant votre vie actuelle, vous risquez fort de devenir un musicien de salon. Ce serait dommage. La composition[1] que vous m’envoyez est faible et indigne de vous. Vous m’avez habitué a autre chose que ces fariboles, et je n’oublie pas que j’ai le plaisir et l’honneur d’être inscrit a la première page de votre œuvre la plus importante[2]. Je m’intéresse trop à votre travail pour ne pas vous crier : attention au volant de direction !

Je laisse de côté le poème qui est idiot et votre écriture qui est barbare et puérile, mais que vous modifierez quand vous voudrez en vous soumettant aux exercices d’assouplissement et a la discipline contrapuntique que Bach, Beethoven, Wagner, Schumann, Franck et d’Indy ont acceptée dans leur jeunesse, non sans maugréer d’ailleurs.

Prenons le fond même de ce Lied : je n’y vois rien de rien, pas un rythme, pas une phrase, rien que des notes qui dansent comme des petites folles dans votre royaume lunatique. J’espère que Madame Englebert[3] arrondit la bouche en cul de poule quand elle chante : « aux terriers des lapins !!! » Elle vous en a posé un rude en vous faisant écrire cela !

Progrès dans les transitions, mais il faut être attentif à varier le procédé « par répétition », qui est le meilleur. Vous voila d’autre part réconcilié avec la quarte et sixte, tant mieux, mais c’est un accord très affirmatif et qu’il faut employer avec précaution.

Apportez-moi votre symphonie[4] dans un mois. Nous verrons cela de près.

J’ai crocheté moi-même la Cathédrale de Baron[5], mais les objets d’art du sanctuaire m’ont tellement épouvanté par leur laideur que je me suis enfui avant d’en avoir commencé l’inventaire. Vous savez d’autre part que je suis en relations suivies avec le Capitaine Dreyfus[6] pour vendre la France et l’Allemagne à l’Empereur Guillaume.

Quel embarras pour vous, si vous commandez la section de service pour me fusiller !

Aoh ! Labey, let us rigolade a little !

Magnard

N.B. J’espère que vous avez de bonnes nouvelles de votre famille, et que le séjour en Suisse donne de sérieux résultats.

[1] Chanson du rayon de lune, op. 9, mélodie de M. Labey avec accompagnement de piano, sur un poème de Guy de Maupassant : « Sais-tu qui je suis » ?, le rayon de lune », composée l’été 1905 et donnée en première audition à la Société Nationale le 17.2.1906.

[2] La 1re  symphonie de M. Labey, dédiée à Magnard.

[3] Madame J. Y. Englebert, dédicataire de la Chanson du rayon de lune et cantatrice.

[4] Il doit s’agir de la 1re esquisse de la IIe Symphonie de M. Labey qui ne sera terminée qu’en 1908.

[5] Allusion aux inventaires réalisés à la suite du vote de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État (1905). Le village de Baron n’a qu’une petite église et Magnard plaisante sur l’actualité.

[6] 1906 est l’année de la réhabilitation complète de Dreyfus, qui sera réintégré dans l’année en juillet, avec le grade de chef de bataillon. Là encore. Magnard aborde avec humour un sujet qui l’opposait à Marcel Labey, comme à Vincent d’Indy, vigoureusement antidreyfusards.

Lettre à Guy Ropartz (5 février 1905)

 [Baron], Dimanche matin [5 février 1905]

Mon vieux,

Je me faisais une fête d’aller entendre cet après-midi votre fantaisie d’orchestre[1] que j’aime beaucoup. Les Dieux Lares s’y opposent.

Nous étions sans domestiques réguliers depuis six semaines, mais depuis hier matin nous sommes seuls avec de fugitives femmes de ménage et je ne puis laisser ma malheureuse femme en proie à la cuisine, au ménage et à sa hurlante marmaille.

Donc, au lieu de m’esjouir sous vos vibrants quinconces, je pomperai de l’eau, scierai du bois, et entretiendrai le calorifère. Ô joie !

je suis enchanté que vous ayez été content de l’exécution. L’orchestre du Conservatoire est le meilleur d’Europe et Marty est tout de même supérieur à toutes les couilles molles qui l’ont précédé. Je préférerais tout de même vous voir à sa place et c’est la que vous devriez être aujourd’hui. Tout cela est lugubre. Je n’arrive pas à sortir de mon trio et suis dans un état d’exaspération effroyable.

Mes respects chez vous, et affectueusement.

A. Magnard

[1] Fantaisie d’orchestre en ré majeur (1897), donnée aux Concerts du Conservatoire pendant la première quinzaine de février 1905. Au programme figuraient également : la Symphonie Pastorale, le 2e concerto pour violoncelle de Saint-Saëns, le Carnaval Romain et le Chant Funèbre de Chausson, orchestré par d’Indy. Elle sera redonnée aux Concerts Cortot le 14.5.1905 avec le Requiem de Brahms.

Lettre à Guy Ropartz (15 septembre 1904)

[Baron,] 15.9.1904

Vieux lapin,

Très heureux d’apprendre que vous avez travaillé et que vous n’êtes plus, comme l’an dernier, dans l’état d’esprit d’un « homme qui a achevé son œuvre » ! Je me réjouis de lire tout cela, et notamment la sonate violoncelle. Ce n’est pas une forme commode que vous avez choisie la, et je suis bien curieux de voir comment vous vous en êtes tiré. Les deux dernières de Beethoven sont étranges. Je n’en ai d’ailleurs jamais entendu une exécution convenable. Le violoniste est rare, mais le violoncelliste !! Quels cochons que tous ces gens-là ! Paresseux comme des loirs, en dehors de leur entraînement quotidien, fermés à toute tentative nouvelle, lâches devant le public ! Je deviens de plus en plus indulgent.

Poursuivi par les maisons à 6 et 7 étages, et à quadruples dômes en casque de prussien, écœuré par les concierges, les domestiques, les sixièmes, etc… j’ai lâché Paris, sans trompette, et suis installé définitivement dans un village de l’Oise. Vieille boîte, vieux parc, de beaux arbres et des sources. Mais, toujours le même refrain, je vais dépenser plus que je ne voulais. J’ai d’ailleurs à proximité un hangar abominable, une usine odieuse et je vais vieillir la nuit par le bruit des voitures sur une route pavée !!! À part cela, tout va bien.

Je me suis remis au trio dont je termine l’andante. Vous n’y trouverez rien de nouveau. Je suis plus vidé et plus spleenitique que jamais. Si avez une journée, venez voir notre ermitage.

Vous enverrai l’hymne en octobre. Andante varié.

Comment vont Madame Ropartz et vos créations innombrables ? Bien, j’espère. Mes respectueux hommages à votre femme ; la baronne[1] vous envoie à tous deux ses meilleurs souvenirs et bien affectueuse accolade.

A. Magnard

[1] Jeu de mot sur le nom de Baron-sur-Oise. où venait de s’installer le couple Magnard.

Les concours des conservatoires

En août 1903, la « revue critique hebdomadaire » L’Art moderne a lancé une enquête sur les concours des Conservatoires :

 

L’incident [voir au début de ce document] provoqué au Conservatoire de Bruxelles, à la suite du concours de violon, par M. César Thomson, – incident qui a fait grand bruit, – nous a suggéré l’idée d’examiner impartialement la question de savoir si les concours annuels des conservatoires sont utiles ou nuisibles à l’enseignement de la musique et au développement de l’art.

Désireux de réunir sur ce point les avis les plus autorisés, nous avons adressé à quelques-unes des plus hautes personnalités du monde musical, – compositeurs, directeurs de conservatoires, chefs d’orchestres, etc., – les questions suivantes :

1° Les concours organisés dans les conservatoires de musique doivent-ils être maintenus ?

2° Dans l’affirmative, n’y a-t-il pas lieu d’y apporter certaines modifications, et lesquelles ?

3° Dans la négative, faudrait-il les remplacer par d’autres moyens de contrôler les progrès des élèves ? Quelles mesures préconiseriez-vous en ce cas ?

Les nombreuses réponses qui nous sont parvenues témoignent de l’intérêt qu’excite notre enquête parmi les musiciens. Nous remercions ceux-ci de l’empressement qu’ils ont mis à nous instruire de leur opinion et publierons successivement les lettres que nous avons reçues, nous réservant d’en tirer ensuite les conclusions utiles. »

 

Trente-trois musiciens ont répondu, et ont donné leur avis. Vous en trouverez l’ensemble ici. Celui d’Albéric Magnard a été publié le 11 octobre 1903 :

 

7 octobre

Bon,

Soyez excellent et pardonnez-moi de ne pas avoir répondu plus tôt à votre lettre.

Je me fiche des concours comme du pape, ce qui n’est pas peu dire, et ne leur attribue aucune influence, bonne ou mauvaise, sur l’évolution de l’art.

Berlioz et Dubois furent également Prix de Rome. Si ce titre n’a rien ajouté à la gloire du grand Hector, avouez qu’il ne diminue en rien celle du grand Théodore.

Le Prix de Rome m’a toujours semblé le type même des concours de conservatoires, dont il est d’ailleurs le couronnement logique et la synthèse.

Mille grâces,

A. Magnard

 

Il y aurait beaucoup d’enseignements fort intéressants à tirer de cette enquête. Lors de sa clôture, le 1er novembre 1903, Octave Maus en fait une synthèse (voir à la fin de ce document). Nous pourrions approfondir, mais le rapport avec Magnard, relativement peu concerné par l’enseignement, serait assez lointain. Une étude, centrée sur la pédagogie de la Schola Cantorum, pourrait cependant avoir toute sa place sur notre site. Nous y songeons.

Dans l’immédiat, nous pouvons déjà remarquer que le ton de la réponse de Magnard est tout à fait unique, parmi les trente-trois reçues. Même si l’on peut y trouver certains traits ironiques, voire sarcastiques, la quasi totalité de ces réponses jouent le jeu, et tentent d’apporter une réponse relativement sérieuse aux questions posées. Il y a trois exceptions notables : Eugène Ysaÿe, avec une sorte de parabole médicale ; Claude Debussy, au ton autant spirituel que désabusé ; et notre Albéric Magnard, de loin le plus direct de tous ! Il est d’ailleurs le seul à contredire l’« importance capitale » du sujet, en renvoyant dos à dos les partisans et les adversaires des concours.

Cette réponse est donc adressée à Octave Maus, qui était très proche de Magnard (voir également Hommage aux  »XX », cercle artistique d’avant-garde). Il n’est pas sans intérêt de citer ici une lettre de Magnard à son ami, envoyée au même moment que cette réponse. Nous ne résistons pas au plaisir de la reproduire intégralement ; elle est courte, et, outre son intérêt sur le peu de susceptibilité de Magnard, elle nous éclaire sur le degré d’intimité des rapports entre les deux amis :

 

8 8bre [1903]

Vieux,

Ne publiez pas si vous trouvez subversif ou à côté. Le Prix de Rome m’a toujours semblé le type même des concours de conservatoire, dont il est d’ailleurs le couronnement logique et la synthèse.

Vous seriez bien aimable de prévenir Zimmer [Albert Zimmer (1874-1940), violoniste beige, fondateur du Quatuor Zimmer, qui créera quelques mois plus tard le Quatuor de Magnard] que mon quatuor est terminé et que je le tiens à sa disposition. Si l’œuvre lui plait, qu’il la garde et la travaille sans hâte, à ses heures. Si elle ne lui plait pas, qu’il vous le dise et vous rende les manuscrits. Je ne me blesse pas de ces aveux-là quand ils sont faits franchement.

Comment va Madame votre mère ? Toujours vaillante et souriante, j’espère. Présentez-lui, je vous prie, nos respects les plus affectueux.

Adieu, belle blonde !

A. Magnard

Lettre à Guy Ropartz (10 septembre 1903)

St-Quay, 10 7bre [1903]

Mon bon vieux,

Septembre s’annonce aussi exécrable qu’août, et ma femme est souffrante, le climat breton ne lui vaut rien.

Nos projets de tourisme dans vos parages me paraissent dans l’eau, dans l’eau de pluie. Je le déplore, car j’ai bien rarement, hélas ! le plaisir de vous voir et d’échanger quelques idées avec vous à l’ombre de votre barbe.

Avez-vous musiqué ce poème de Guérin[1] dont vous m’aviez parlé ? Je serais bien content de gueuler cela. Les œuvres capables de m’intéresser ne sont pas nombreuses, ah ! non, et d’autre part, j’ai tellement remué mon Bach, mon Beethoven et mon Schumann, que je me demande avec terreur si j’aime encore la musique

Quand on a fait le tour des idées, on se sent un peu las. C’est ce qui m’arrive avec ma déplorable aptitude aux idées générales et je voudrais bien vivre ma 39e année dans le XXXe siècle. Malheureusement, pas moyen. Obligé de tourner toujours dans le même cercle jusqu’à l’ultime crevaison.

Avez-vous des tuyaux sur ce qu’on appelle le quatuor nouvel[2], et avez-vous entendu ce nouvel oiseau, la quinte, ou plutôt la quarte de viole ? Il pourrait y avoir du nouveau là pour une oeuvre de musique de chambre.

J’espère que votre femme et vos enfants vont bien. Présentez je vous prie, mes hommages respectueux à Madame Ropartz, et croyez à ma vieille affection.

A. Magnard

[1] Cf. la lettre à G. Ropartz du 1er février 1902.

[2] A. Magnard semble désigner par cette formule la Société d’instruments anciens fondée par H. Casadesus en 1901, comportant un quatuor de Violes auquel était associé un clavecin. Conseillés par C. Saint-Saëns, appuyés par G. Fauré, et d’autres musiciens, H. Casadesus et son ensemble donnèrent des concerts en France et à l’étranger de 1901 à 1959.

Lettre à Octave Maus (18 octobre 1900)

[Paris,] 18 8bre 1900

Illustre ami,

Je suis très touché de l’intérêt que vous prenez à ma nouvelle ordure avant de l’avoir sentie[1]. C’est une preuve de confiance dont je ne suis peut-être pas digne. Ainsi que je vous l’ai dit, je n’ai pas fait ce que j’ai voulu dans Guercœur ; je suis retombé dans le wagnérisme, alors que, dans mon œuvre purement musicale, je crois être parvenu à m’en dégager.

Je vous enverrai le livret prochainement et je demanderai une audition à Bruxelles quand l’orchestre sera achevé. Merci encore de votre parfaite obligeance et de votre amitié.

Votre voyage avec une présidente féministe[2] est tombé à pic; malgré le milieu et les préjugés vous serez amené, petit à petit, à envisager cette question des droits de la femme qui, à mon sens, prime tout actuellement dans l’évolution sociale. La Révolution française s’est arrêtée en route pour l’avoir oubliée et le socialisme d’aujourd’hui mourra, s’il la néglige. Les plaies immondes de notre société, le militarisme, l’alcoolisme, la prostitution, ne peuvent s’atténuer et disparaître que par la volonté des femmes et la volonté des femmes ne comptera guère tant qu’elles n’auront pas les mêmes droits civils que nous et nos droits politiques, car alors seulement cette volonté pourra s’épurer, se moraliser et s’exercer dans un sens utile à l’évolution. Il n’en a rien été jusqu’ici. La femme est respectée comme mère, quand elle est mariée, et encore ! (voir le Code, mariage et tutelle) ; mais elle reste considérée comme un animal inférieur en dehors de la maternité légale. Elle se rattrape avec ses armes naturelles, la sensualité notamment, armes qui se retournent contre elle et l’avilissent au lieu de la relever. Il est inadmissible qu’une vierge ou qu’une célibataire qui a franchi le retour d’âge comptent pour rien. Réduire l’influence de la femme à l’influence sexuelle, c’est vouer la femme à la prostitution. Elle doit pouvoir agir autrement qu’à coups de cul et par prouesses péniques et coniformes.

Votre présidente est moins intransigeante que moi parce qu’elle vit dans le monde et moi dans les idées pures ; son idéal d’égalité légale ne peut être que le mien.

Mais cette question traînera tant que les hommes ne s’y mettront pas ; nous avons trop abruti les femmes depuis 4000 ans pour qu’elles puissent déjà marcher toutes seules, et puis, nous tenons tout, tout et leur affranchissement est entre nos mains. C’est pourquoi je parle de tout cela à un organisateur comme vous ; le jour où vous partagerez ces idées, vous vous mettrez au-dessus des railleries des camarades; et vous creuserez le bon sillon, comme vous l’avez fait jusqu’ici en art.

Conclusion: je deviens un épouvantable raseur.

Nos respects les plus affectueux à Madame votre mère, et bonne accolade. En avant, bon Dieu ! En avant ! Sus aux mufles, aux goujats, aux crétins ! Pour l’amour et la liberté !

A. Magnard

[1] Guercœur.

[2] Du 5 au 8 septembre 1900 s’était tenu à Paris un Congrès international de la condition et du droit des femmes, sous la co-présidence de Clémence Royer et Maria Deraismes et la vice-présidence du député socialiste René Viviani, avec pour secrétaire-générale Marguerite Durand, fondatrice du journal féminin et dreyfusard, La Fronde. Ce congrès avait pour la première fois dépassé les revendications concernant l’extension des droits civils des femmes (objet de travaux des sept congrès précédemment tenus depuis 1878) pour aborder solennellement la question du droit de vote. Mandaté par les congressistes, R. Viviani devait déposer a la session parlementaire suivante une pétition à la Chambre, qui aboutit au projet de loi Gautret (1901), demandant le droit de vote pour les femmes célibataires, veuves et divorcées. Cette revendication minimale, appuyée par la grande suffragette française Hubertine Auclerc, fut repoussée, mais elle était désormais lancée dans l’opinion (Maïté Albistur et Daniel Annogathe, Histoire du féminisme français, Paris, 1977).